vendredi, 15 décembre 2006
NATIVITE AVEC JOSEPH ET EVE
A propos de la dernière note sur Nativité Jésus ou Jean Baptiste ? voici ce que m’écrit Marie-France MOREL, historienne de la petite enfance,
qui vient de publier aux Editions La Martinière, Une histoire de l'allaitement, un ouvrage passionnant avec une superbe iconographie magnifiquement commentée.
« Il s’agit bien d’une Nativité du Christ, qui fait partie d’un quadriptyque comportant l'Annonciation, la Nativité, la Crucifixion et la Résurrection. Son origine est complexe, son attribution incertaine (voir note)
Deux détails sont particulièrement originaux dans cette scène de la Nativité :
1) L'attitude de Joseph qui ne lit pas mais tient son bas Cette attitude est difficile à interpréter. Il a un pied nu, posé bien en évidence devant une de ses chaussures délacée. Il tient dans ses mains un de ses bas : j'ai longtemps cru qu'il le reprisait. Mais, selon Joaneath Spicer, il est en train de découper son bas pour confectionner des langes à l'Enfant Jésus. Cette interprétation est renforcée par le fait que, dans la région d'où le peintre anonyme serait originaire, à Cologne, on vénérait une relique des langes de l'Enfant Jésus.
Cette iconographie est tout à fait singulière, mais elle fait partie de celles qui mettent en scène un Joseph actif. Cf. le livre récent de Paul Payan, Joseph, un autre père (Aubier, 2006) qui distingue 3 types de représentations de Joseph :
+ Joseph "ridicule" (ou en retrait) : en fait, il est songeur, il pense à l'Incarnation. C'est un intermédiaire entre le spectateur et la scène sacrée.
+ Joseph à genoux qui adore l'Enfant avec la Vierge.
+ Joseph actif : il fait du feu, ou il souffle sur les braises, ou il prépare la bouillie de l'Enfant, ou bien il réchauffe les langes devant le feu ; c'est le père nourricier, qui peut parfois s'identifier à un pèlerin (lors de la fuite en Egypte), avec un bâton et parfois, comme ici, une gourde sur la petite table. ![]()
Une autre représentation de Joseph actif se trouve dans une très belle Nativité allemande de Konrad von Soest, datée du XVe siècle, dans l'église paroissiale de Niederwildungen (Hesse).
Et sur cette miniature (d'un Livre d'Heures à l'usage de Troyes,début du XVème s. publiée dans l'ouvrage sur Une histoire de l'allaitement) Joseph prépare la bouillie de Jésus
2) Un autre détail original de cette scène de la Nativité est constitué par la femme au tablier, car elle porte une auréole. Selon Teresa Pérez-Higuera, La Nativité dans l'art médiéval, Citadelles & Mazenod, 1996, p.118, il s'agit d'Eve, en illustration d'un passage de l'"Evangile arménien de l'Enfance. ». ![]()
Selon cet apocryphe, Joseph sentant que Marie allait bientôt accoucher, part chercher une sage-femme. Il rencontre une femme "qui venait de la montagne" qui veut bien l'accompagner. En chemin, il lui demande son nom ; elle lui répond :
"Je suis Eve, la première mère de tous ceux qui sont nés et je suis venue voir de mes propres yeux ma rédemption qui vient de se réaliser. (…) Et notre première mère entra dans la grotte, prit l'enfant dans ses bras, et le caressa avec tendresse. Et elle bénissait Dieu parce que l'Enfant avait un visage resplendissant, aux traits ouverts et beaux. Et l'enveloppant dans ses langes, elle le déposa dans la mangeoire des bœufs, puis sortit de la grotte."
(Note) Cette Nativité du Christ fait partie d'un Quadriptyque, peint à la cour de Bourgogne aux alentours de 1400, pour le duc Philippe le Hardi ; ce retable de petites dimensions (38 x 26 cm environ, pour chaque panneau) et pliable en accordéon, aurait servi de support aux dévotions privées du duc lorsqu'il était en voyage. Le thème des six panneaux (répartis aujourd'hui entre le musée d'Anvers et celui de Baltimore) est une affirmation de la divinité du Christ incarné, d'où il découle que sa promesse de salut se réalisera. Les quatre panneaux centraux évoquent l'Annonciation, la Nativité, la Crucifixion et la Résurrection ; deux volets extérieurs montrent la divinité du Christ révélée à Jean Baptiste lors du Baptême, et saint Christophe, patron des voyageurs. En 2004, l'ensemble des six panneaux a été réuni exceptionnellement dans le cadre de l'exposition du musée des Beaux-Arts de Dijon, "L'art à la cour de Bourgogne. Le mécénat de Philippe le Hardi et de Jean sans Peur (1364-1419)" (28 mai-15 septembre 2004). Le catalogue de cette exposition, publié par la Réunion des Musées Nationaux, réfute absolument l'hypothèse de l'attribution de ce chef d'œuvre à Melchior Broederlam, qui a travaillé aussi à Dijon pour le duc Philippe le Hardi. Pour le conservateur du Walters Art Museum de Baltimore, Joaneath Spicer, qui a rédigé la notice sur ce quadriptyque (p. 206-207), il faut reprendre les déductions de Panofsky qui attribue cette œuvre à un artiste anonyme de la région du Rhin inférieur ou du Rhin moyen ; cette attribution est renforcée par l'étude des nombreux détails familiers qui parsèment les scènes, et par les proportions des personnages. L'attribution à Melchior Broederlam est en revanche soutenue, sans arguments convaincants, par le Centre for the Study of XVth Century Painting in the Southern Netherlands and the Principalty of Liège (xv.kikirpa.be)
20:27 Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : christianisme, religion, art, Jésus, Jean-Baptiste, Joseph, Eve
dimanche, 10 décembre 2006
NATIVITE JESUS OU JEAN BAPTISTE ?
La Nativité célèbre généralement la naissance de Jésus mais pourquoi pas d’autres naissances ?
Au cours de mes recherches iconographiques j’ai rencontré cette œuvre de Melchior BROEDERLAM, une tempera sur panneau de bois datant de 1394 et qui se trouve au Musée Mayer van den Bergh à Anvers. Le titre en est « La Nativité » qu’il faut donc comprendre comme la naissance de Jésus. Il s’agit d’une représentation traditionnelle de l’accouchement de la Vierge avec la sage femme.
(voir sur mon site http://imagesbible.com/FICHES/F_NT_nativite.htm )
On trouve les éléments classiques de cette scène : l’âne et le bœuf, les anges dans le ciel, la représentation de Dieu le Père est plus originale, mais celui qui pose problème est Joseph.
Joseph est toujours représenté dans cette scène d’accouchement mais il est souvent mis dans un coin, sans occupation. Certains y on vu une sorte de bouderie devant cette paternité putative, il vaut mieux comprendre l'attitude comme une méditation. Mais ce n’est pas le cas ici où on le voit occupé à écrire sur un rouleau et il semble que la Vierge soit intéressée par ce qu’il écrit.
Nativité, GUIDO DA SIENA, huile sur bois, Musée du Dôme, Sienne
Or il existe une naissance où le père est précisément en train d’écrire, c’est celle de Jean le futur Baptiste dont le père est le prêtre Zacharie. En effet dans l’Evangile selon Luc quand l’ange annonça à Zacharie qu’il allait avoir un fils, il ne le crut pas et fut puni, en restant muet, jusqu'à la réalisation de la promesse Lc 1,18-23. Aussi pour donner le nom de l’enfant, au moment de la circoncision, il est obligé de l’écrire, et «à l’instant même sa bouche s’ouvrit et sa langue se délia ». Lc 1, 59-66
La présence de Zacharie, le père de l’enfant, qui écrit sur une tablette ou une feuille est donc un élément caractéristique de cette scène de naissance et évite de la confondre avec celle de Jésus ou celle de Marie.
Cidessus Naissance de Jean Baptiste par Jean Fouquet, Heures d’Etienne Chevalier, Musée Condé, Chantilly http://expositions.bnf.fr/fouquet/grand/f097.htm
La scène du bain prend un relief particulier pour Jean le futur baptiste. Zacharie est à droite, c’est la Vierge qui tient l’enfant.
La question est donc de savoir si le tableau de Melchior BROEDERLAM représente la naissance de Jésus avec un Joseph confondu avec Zacharie, ou s’il s’agit de la naissance de Jean le Baptiste avec des attributs de celle de Jésus ? La première hypothèse me semble plus pertinente mais le pourquoi reste entier. Qui a des lumières sur ce sujet ?
Quelques images d’illustration
D’abord deux nativités de Jean où Zacharie est bien en train d’écrire
A droite La dénomination de ST Jean, FABRITIUS, 1650, huile sur toile, National Gallery, Londres
http://www.nationalgallery.org.uk/cgi-bin/WebObjects.dll/...
Dans l'évangile de Luc la scène se passe en deux temps, d'abord la naissance puis 8 jours après, la circoncision et c'est alor que Zacharie écrit le nom de l'enfant. Cette double scène peut donner deux tableaux voisins ou un montage comme chez GIOTTO.
A droite Zacharie écrit le nom de son fils ; GHIRLANDAIO, 1486-90, fresque, Santa maria Novelle, Florence http://gallery.euroweb.hu/art/g/ghirland/domenico/6tornab...
08:40 Lien permanent | Commentaires (0) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : christianisme, noel, jesus, jean baptiste, iconographie, nativité
dimanche, 03 septembre 2006
ABEL, ABRAHAM ET MOISE ... JESUS A LANGEAIS
Pendant ces vacances d'été je suis passé à Langeais, où se trouve un magnifique château construit au XVème siècle et qui a abrité le mariage de Charles VIII et d'Anne de Bretagne. Il a été restauré par Jacques Siegfried à la fin du XIXème s. qui a réuni à cette occasion une belle collection de tapisseries flamandes des XVème et XVIème siècles.
Dans la chambre des carreaux verts on trouve une grande tapiserie appelée le meurtre d'Abel mais qui représente bien plus. Cette tenture se lit de gauche à droite, on peut y distinguer 3 scènes principales centrées sur Abel, Abraham et Moïse, mais un regard plus précis amène à voir au dessus de chaque scène principale d'autres petites scènes concernant les mêmes personnages.
Je vous propose de regarder chaque scène et de voir le sens de leur agencement ensuite. Je renvoie aussi, pour explications compléméntaires, aux pages de mon site sur les Images de la Bible.
A gauche donc la scène du meurtre d'Abel par Caïn, ce dernier est armé d'une mâchoire d'âne ce qui est assez traditionnel, elle rappelle la mâchoire utilisée par Samson pour tuer les Philistins, action bien sûr très postérieure... http://imagesbible.jexiste.fr/FICHES/F_A_cain.htm
Au dessus de cette représentation du meurtre, on peut voir deux scènes plus petites : à gauche l'offrande de Caïn et Abel, ils sont à genoux devant un autel de pierre et leurs offrandes brûlent, mais celle de gauche est sans flamme alors que celle de droite en a une belle qui s'élève vers le ciel, où Dieu apparaît et bénit. C'est une façon de monter que Dieu accepte l'offrande d'Abel (une brebis) et refuse celle de Caïn (des céréales), un choix dont les commentaires sont innombrables..
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Mais la petite scène de droite est plus surprenante, on y voit un homme qui bêche et une femme qui file avec sa quenouille tandis que deux enfants jouent devant elle. Il s'agit d'Adam et d'Eve après la chute qui travaillent , les deux enfants sont Caïn et Abel. http://imagesbible.jexiste.fr/FICHES/F_A_chute.htm
La scène centrale concerne Abraham, c'est sa rencontre avec Melchisedech. Ils sont entourés de nombreux amis et serviteurs, Abraham, à gauche, est en chevalier de la fin du Moyen Age, le roi Melchisedech, à droite, est habillé comme un prêtre juif, il offre à Abraham du pain et du vin, ce dernier dans un calice qui est semblable à celui utilisé pendant la messe chrétienne. http://imagesbible.jexiste.fr/FICHES/F_A_Ab_Melchi1.htm
Alors que Melchisedech est surmonté par la tour de la ville de
Jérusalem, deux petites scènes annexes se trouvent au dessus d'Abraham, sur la première un homme s'agenouille devant 3 anges. Il s'agit de la rencontre d'Abraham et de Dieu représenté par 3 hommes ou anges, image de la Trinité. http://imagesbible.jexiste.fr/FICHES/F_A_3anges.htm
La saconde montre Abraham s'apprêtant à sacrifier son fils Isaac, ce dernier est à genoux sur l'autel, son père tend le couteau mais le bras de Dieu le retient, tandis qu'un mouton apparaît sur la gauche, il remplacera l'enfant que Dieu sauve. http://imagesbible.jexiste.fr/FICHES/F_A_sacrifice.htm
La partie droite de la tapisserie concerne Moïse. La grande scène représente le repas pascal, celui que les Hébreux prennent avant de quitter l'Egypte, le repas de la libération, de l'Exode. Ils sont prêts à partir, sandales, manteaux, ceintures nouées et bâtons, un homme enfile sa guêtre ... ils mangent debout comme des gens pressés, sur la table l'agneau qui a été sacrifié pour ce passage (=pâque) et des herbes amères (pour se souvenir du temps de l'esclavage), et Moïse au centre est représenté comme le Christ.
Les petites scènes du haut concernent aussi Moïse, à gauche il garde le troupeau de son beau père et à droite il s'est déchaussé devant un petit arbre, d'où Dieu surgit, c'est la
révélation à travers le buisson ardent.
http://imagesbible.jexiste.fr/FICHES/F_AT_buisson.htm
Si on reprend la série des scènes de cette tapisserie :
Abel le juste est assassiné par son frêre, meurtre qui est une conséquence du péché originel, de la nouvelle condition des hommes, ce meurtre préfigure la mort du Christ.
Abraham reçoit la promesse de Dieu (les 3 anges lui annoncent la naissance de son fils), Abraham montre sa fidélité à Dieu en acceptant de sacrifier Isaac, ce que Dieu refuse, le père qui accepte le sacrifice du fils renvoie à la passion du Christ. Abraham partage le pain et le vin avec le roi-prêtre Melchisedech, image de l'eucharistie future.
Moïse reçoit la révélation de Dieu " Je suis Celui qui suis", il guide son peuple vers la libération en faisant le rite de la pâque, il est l'image de Jésus : Celui qui révêle le Père, celui qui sauve et libère les hommes par sa "pâque", il est le véritable agneau pascal
Donc un ensemble de scènes de l'Ancien Testament qui ne sont que des images, des attentes de Jésus et de son eucharistie. http://imagesbible.jexiste.fr/FICHES/F_N_cene.htm
Cette tapisserie est d'ailleurs complétée par une autre "Le miracle des Billettes" qui montre deux miracles du XIIIème s. mettant en scène des Juifs qui profanent l'hostie et qui sont directement condamnés par Dieu présent dans l'eucharistie (oeuvre fortement antisémite).
L'ensemble porte parfois le nom d'Histoire du Saint Sacrement, la tenture fut donnée à l'église abbatiale de Notre-Dame la Charité du Ronceray à Angers par Louise Le Roux, doyenne de l'abbaye, vraisemblablement en l'honneur d'Ysabelle de la Jaille, abbesse du Ronceray de 1505 à 1518. Elle est contemporaine de ces dates et provient d'ateliers flamands.
Les images sont tirées de "Tapisseries du Château de Langeais" par Jean Favier, hors série de Beaux-Arts Magazine, cette brochure qui présente toutes les tapisseries du château est remarquable, on peut se la procurer chez l'éditeur ou à la caisse du château.
14:33 Publié dans art, Blog, Web | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : tapisserie, Angers, Langeais, Abel, Abraham, Moïse, Jésus






